Innover Maintenant

POINT DE VUE SUR LA CRÉATION DE VALEUR

 

70 milliards d’euros de déficit commercial en 2011. Avec un tel chiffre, voir la question de la compétitivité de la France s’installer au cœur des débats de la présidentielle est logique et légitime. Cette question était d’ailleurs au cœur d’un colloque organisé récemment par l’Association française des entreprises privées (Afep) et le journal Le Monde (lire la tribune du président de l’Afep, Maurice Lévy, dans le quotidien du soir), colloque au cours duquel intervenaient Nicolas Sarkozy, François Hollande et François Bayrou. Des candidats qui, tous, tentent de trouver la bonne formule pour « réindustrialiser » la France.

 

Bizarrement, alors que sous leurs yeux se déroule une mutation économique majeure – la transformation numérique -, les candidats semblent considérer que la toile de fonds sur laquelle se déroulent leurs joutes reste, pour l’essentiel, celle d’une industrie manufacturière classique. Se cantonner à ce seul volet, c’est pourtant prendre le risque de voir les débats se limiter à la « compétitivité-coût », autrement dit la compétitivité liée aux coûts du travail, du capital, etc.

En réalité, l’essentiel des débats pour un pays comme la France devrait porter sur ce que les économistes appellent la compétitivité hors-prix. Celle-ci repose sur la capacité d’innovation, la recherche constante de gains de productivité et de la qualité. Autant de sujets où le numérique joue un rôle crucial. Car, en plus de sa capacité à donner naissance à des entreprises créatrices de valeur ajoutée et fortement exportatrices (dans le logiciel, les jeux, les services Internet, la mobilité, etc.), le numérique s’immisce dans tous les autres secteurs de l’économie. Pour améliorer l’efficacité des entreprises évidemment, mais surtout pour donner naissance à de nouveaux produits ou services modifiant parfois en profondeur les modèles économiques de secteurs parfois anciens (il suffit de considérer la mutation des services postaux ou la place grandissante du numérique dans l’automobile). Le logiciel s’immisce partout, comme le souligne le Syntec Numérique dans son « Livre noir et blanc du logiciel ». Il est, à lui seul, un facteur de compétitivité.

 

Exporter nos produits et non nos ingénieurs

 

Cette dimension innovation n’est évidemment pas totalement absente des discours des candidats, mais les propositions dans ce domaine restent proches des incantations. D’une part, elles demeurent relativement imprécises, or, dans une économie mondialisée et ouverte, la compétitivité d’un vieux pays industriel comme le nôtre passe par une logique de spécialisation. D’autre part, la relation entre la compétitivité hors-prix et le numérique est insuffisamment soulignée. Dommage car, justement, les insuffisances du pays sont, elles, extrêmement précises. Directement, l’économie numérique emploie 3,7 % des salariés français (et pèse 5,2 % du PIB), mais la France semble reculer dans la hiérarchie mondiale : l’Hexagone est ainsi passé du quinzième rang mondial en 2009 au vingtième en 2010 en termes de dynamisme numérique, selon l’étude annuelle Digital Economy Rankings de l’hebdomadaire The Economist.

 

De facto, si la qualité de nos ingénieurs est reconnue, si l’inventivité de nos start-up est saluée, le pays ne parvient que rarement à créer des géants capables de s’imposer sur les marchés mondiaux. Et voit certains de ses talents s’exporter. 70 000 ingénieurs français seraient ainsi exilés dans la Silicon Valley. Cette incapacité à transformer la vitalité de nos jeunes diplômés en initiatives créatrices de valeur pour le pays tient largement à nos lacunes dans le financement de l’innovation. Si les mécanismes d’amorçage sont en place, nous ne disposons pas des leviers permettant aux start-up nées sur notre territoire de franchir l’étape d’après, la recherche de la taille globale, étape pour laquelle il faut mettre sur la table des moyens infiniment supérieurs à ceux consacrés à l’amorçage. Ce qui laisse le champ libre aux capitaux risqueurs et aux grands groupes étrangers qui font leur marché parmi les pépites hexagonales. Et ce d’autant plus facilement que la faiblesse du capital risque français ne lui permet pas de faire rempart. Pour mettre sur pied une véritable machine à transformer des start-up en entreprises intermédiaires exportatrices, il faudra donc mobiliser des moyens bien supérieurs. Ce n’est pas impossible : rappelons que, depuis le milieu des années 90, la part de la recherche et développement dans le PIB du pays tend à décroître (pour flirter avec les 2 % alors que l’UE avait fixé un objectif de 3 % pour 2010), alors qu’il a cru avant de se stabiliser aux Etats-Unis (aux environs de 2,7 %) et que la Chine est engagée dans une démarche d’accroissement rapide de ses dépenses (lire le rapport 2010 sur la science de l’Unesco pour les comparaisons internationales).

 

Cloud et mobilité : une opportunité historique

 

Cette apathie relative est d’autant plus préjudiciable que l’émergence du Cloud Computing et la généralisation des outils mobiles sont des facteurs de rupture susceptibles de favoriser l’émergence de nouveaux leaders mondiaux. A lui seul, le Cloud Computing fournit d’ailleurs quelques éléments de réponse à l’insuffisance des financements, car il permet aux start-up du logiciel de réduire leurs coûts de développement et d’atteindre d’emblée un rayonnement mondial.

 

Disponibilité des talents (y compris les étudiants étrangers formés dans nos écoles, qu’il faut apprendre à retenir), naissance sur notre sol d’entreprises très intéressantes dans le numérique, facteurs de rupture favorisant la remise en question des acteurs installés : les raisons d’être optimiste sont nombreuses. Pour peu qu’une prise de conscience s’opère au sein du nouvel exécutif qui sortira des urnes. Prise de conscience qui doit déboucher sur un véritable plan Marshall du numérique, faisant la part belle à une logique de spécialisation, misant sur nos atouts : la distribution et son pendant dans le e-commerce, l’industrie des jeux vidéos, la santé, la gestion de la ville… En quelque sorte, un retour au dessin d’origine des pôles de compétitivité, appuyé par un véritable courage politique : celui de faire le choix clair d’une poignée de sujets prioritaires, pour éviter la logique de saupoudrage qui limite trop souvent la portée des efforts de la France en matière de R&D.

1 608 commentaires pour l'instant.

  1. Pam a écrit:

    D’accord sur le fait que le numérique est intéressant pour la création d’entreprises et l’export. Pour l’emploi en revanche (problème n°1 de la France), c’est plus discutable. Des études aux Etats-Unis montrent d’ailleurs les limites de cette spécialisation de l’économie (déformation des profils de postes, poids de l’externalisation dans les pays à bas coût).

  2. avocat a écrit:

    Il est plus logique que l’Etat soutienne l’industrie pour recréer ou faire revenir une partie des emplois perdus. Les entreprises du numérique, quant à elles, n’ont pas besoin de l’aide de l’Etat pour créer de nombreux emplois. L’économie numérique suit son cours, tel un long fleuve tranquille…